Textes

Galerie Oxford 1986

Galerie FLAK 2001

Musée Rignault Saint-Cirq-Lapopie (Lot) 2001

Galerie Evi Gougenheim 2005-2006

Galerie Evi Gougenheim 2006

Galerie Nast 2013


Galerie Oxford 1986

PAINTINGS BY MARIE-LAURENCE LAMY

A sociologist by training she painted ever since she can remember, and whose family counted among them an impressive number of painters, ever since they can remember - this is in a nutshell Marie-Laurence Lamy's background and for once it can truly be said that she has painting in her blood, literaly!

Her training 'happened' more by accident than by decision, given that - somewhat paradoxally - her family insisted that she ought to acquire a 'proper' profession and promptly despatched her to university. As fate would have it, a textile designer friend offered to teach her the craft. Whilst she was learning, what arrested Lamy's attention more than the intricacies of textile design - she found too repetitive to either capture her imagination or satisfy her inquisitiveness - was its elaborate technique. Textile design requires a complicated technique, whose many stages she decided to make good use of in a pragmatic way, by tampering with the order required in textile printing. This was the beginning on which she began to build , mainly by experimenting in true empirical trial-and-error fashion, predictably failing at times, but also succeeding at times. It was the very uncertainty of these experiments, whereby the end result could never be anticipated : the chance element, that became an essential part of the creative process.

At least this is how she describes her abstract period, yet her work seems to display a surprising element of stylistic coherence, derived not only from the subdued, almost monochromatic colour range and the textuel intricacies, which nonetheless preserve a unity, much like variations on the same theme, but also from a certain magic, to do with the artist, which makes each work an unmistakable Marie Laurence Lamy.

The paintings are not titled, rather than 'untitled' and vary in dimension from very small almost miniatural to large compositions.Their weathered preciousness is reminiscent of Kurt Schwitter's 'merz' collages, although in the latter, the delicate patine is an inadvertent memento mori due to the passage of time, rather than the artist's decision.

The range of colours is restricted to pale effects of greys, browns and yellowed whites applied on the slightly shiny waxed surface.

So far so good, but now we come to the most important stage of development in the making of the works: for no logical (for want of a better word) reason, a self-inflicted process of doubt begins to overcome the artist at this point, to which she succumbs by giving vent to a strong tendency to destruct. Strips of the waxed surface are subsequently torn out, seemingly at random, but in most cases they are not completely detached. Instead they are bent and re-attached to the surface, technically as a collage but not quite because the initial unity is being preserved by not attaching 'foreign' bodies to the painted surface in the tradition started by Picasso's 'synthetic' phase of Cubism, which is considered 'proper' collage.

The final effect remains as discreetly low keyed as its monochromatic palette, but closer scrutiny reveals the subtle contrasts created by the juxtaposition of the waxed texture against the rougher surface of the now partialy exposed support.

In fact it can almost be argued that in the destructive process needed in order to rebuild - 'decontruction' is her word, here used in its real sense, rather than the one associated with Derrida - she follows the laws of dialectic.

The strong chance element involved places the artist in the Dadaist tradition of the likes of Jean Arp, who too used to tear up coloured areas of his own drawings, but fully detaching them, so that he could let the fragments fall at random on the surface of the drawing, which then became the Arp work, thus entirely based on automation and accident and subjected to the law of chance. This curious coincidence more than justifies the initial comparaison of Marie Laurence Lamy's work with that other famous Dadaist, Kurt Schwitters.

Sanda Miller Artpress, Paris

 

Galerie FLAK 2001

Dans l'atelier, travailleur solitaire, le créateur jouit des hasards et des émotions qu'il inscrit sur la toile. La particularité de l'oeuvre, sa qualité à nous émouvoir nait du décalage entre le désir et la liberté de l'empreinte qui cristallise des moments éclatés.

La complicité, les projets qui s'élaborent au fil des rencontres de l'artiste, mènent à ce moment où nous partageons avec lui un geste et une réflexion. Pour Marie Laurence Lamy, exprimer sa sensibilité, laisser le corps, la nature des objets trouver une forme essentielle; pour nous, entendre sa poésie, nous rapprocher de ce qui paraît le plus indicible, ne pas déranger son silence.

Le désir de peindre tissé sous la peinture, dans l'ombre de ses fantômes, se métamorphose en lecture. A la surface de l'image, le rêve obscur devient l'objet d'une reconnaissance qui s'approche des vibrations cachées. L'autre, le 'regardeur', dans ce dépaysement, ne cherche pas à comprendre les images et les phrases, mais à tricher, rêver, participer à l'en deça du sens.

Ce qui frappe dans la peinture de MLL, c'est l'intention poétique, quel que soit le thème, personnage, femme lovée, enfant étendu, objet en équilibre. Le trait, qu'il soit courbe, arabesque, ligne, garde une part d'inexistence et de rareté. Lepeintre entre en peinture comme s'il accomplissait une célébration. Les éléments du sacré se mettent en place. L'oeuvre est silencieuse, métaphysique. Elle évoque des souvenirs enfouis, trouble les mots qui voudraient caresser la subtilité d'un sens au delà des images, laisse s'épanouir notre goût du secret.

Le dialogue du fond et de la forme participe à la modernité de l'oeuvre en jouant sur l'ambiguïté. Le passage de l'un à l'autre est comme une effluve de parfum, en parfait va et vient et surprise, sans rupture de rythme, de la connivence au décalage, de la planéité au relief.

Quelles rimes ou quelles ombres nous font basculer vers l'insolite, quand nous étions en pleine évidence et légèreté ? Le trait subtil, la touche délicate, la peinture mélée de paraffine donnent au sujet sa transparence; le support enigmatique introduit la métamorphose, l'étrange s'égare dans les griffures de l'espace pictural.

Dans les ondulations du carton, le geste ose la violence, le pinceau trace les sillons qu'il éventre. La couleur passe des nuances d'ivoire, mélancolie du quotidien, au cuivre patiné de vert de gris, sentinelle du temps. Dans la matière pure ou mêlée, dans le support de toile ou de papier, dans les papiers collés, les aubes se couvrent de mystère, les formes se ramassent dans des cadrages sérrés, les motifs précieux se raréfient, dialoguent en écho d'une toile à l'autre. Sa manière, celle de l'ambiguïté, passe du lisse au rugueux, aime la pureté des éraflures, les noeuds, les compositions surprenantes, les histoires d'ogres plus que les histoires de fées. MLL pose un regard rêveur, attentif, distant sur les accidents de ce monde, sa peinture est une phrase avec visite, marée, effacement.

Les personnages vus de dos, les visages sans bouche, sont autant d'interrogations qui nous font basculer vers un nouvel état de conscience... ces visages venus de loin, modèle de la mémoire inconsciente, souvenirs épars de l'enfance ou de la culture, grattés comme des polimpsestes, récrits jusqu'à retrouver l'équilibre de l'oeuvre d'art. Volent en éclats les apparences qui n'épuisent pas la fascination des images, hésitant entre les sens possibles. Faut-il croire que l'image dévoilée rend compte du visible ou de l'invisible, que le peintre ou le poète n'est pas ce visionnaire inconscient qui truque les signes faits pour communiquer ? N'est-elle pas authentique, prête à assumer ce que la fantaisie peut donner de perversité, l'esprit plein d'une géographie lointaine, d'une autre culture, d'une terre inconnue ? " Peindre c'était dans la nature des choses ". L'atelier prolonge la maison familiale, les parfums d'enfance.

Arp choisissait comme un jeu les titres de ses oeuvres, noms appropriés qui deviennent indices de l'oeuvre, liberté qui la révèle dans une sorte de mimétisme avec le mot. Demander à MLL le titre de ses oeuvres, c'est provoquer sa perplexité, lui indiquer un chemin, la faire sortir d'un égarement qui fait partie de sa démarche. Quelle vision à travers les visages lui sert de modèle, inlassablement présent et caressé, c'est mystère du silence et mystère d'amour. " Rosoaauxyeuxgrandsouverts ", Nous devons nous contenter de Portait, Enfant, Vase, Bol ou Fleur. Les surprises du vécu, les douleurs sublimées, le séjour en Chine, son mystère feutré, son exotisme... Elle est calme, interrogative.

Les portraits à mi-chemin entre la confidence et l'attente, sont subtils, sans exaltation. Les bleus profonds et translucides, les rouges de sang comme dans les jardins d'amour, les verts comme le Péridat. Le regard des femmes d'un tableau à l'autre est une inflexion sur une portée, des visages penchés que le fard maquille en poupées mystérieuses, marionnettes aux nuances blêmes, masques de théâtre nô, au blanc de viel argent, médaillons immobiles engravés sur la toile. Les derniers portraits s'arrondissent, les bouches se dessinent, taches écarlates qui se voilent ou se dévoilent selon les toiles, se risquent à la sensualité et à la passion, avec retenue.

Les portraits peu à peu se décalent en des compositions asymétriques, laissant en fond des plages de nudité. La lumière circule à l'intérieur de ces paysages féminins, ni éblouissement, ni aveuglement, suit les lignes flexibles de ces femmes, dont la chevelure nous est interdite. Leurs ondulations déterminent des espaces émaillés, voyagent entre les corps étendus, les vêtements veinés, ici et là de signes d'envol, virgules qui ponctuent la parure, glacis amande d'une robe parsemée de délicates silhouettes.

Les objets-Natures se concentrent en un lieu de la toile, apparition, fragilité. Posés comme de petites maquettes qui réglent un ballet, notes de musique pour une danse sacrée, ils retiennent leur respiration. Dans les couleurs posées en aplat, les jaunes lumineux, les verts acidulés des fruits, les ors gris, les blancs précieux, la " couleur " secrète du Céladon de l'époque Tang, se révèle plus la sensualité des formes rondes que le velouté des peaux, plus la caresse du souvenir que le souvenir du toucher. Les Natures sont une méditation sur la métamorphose de la matière et des objets en messagères poétiques d'un voyage intérieur.

Comme dans les portraits, la peinture y est un souffle, une rêverie, vase ou fleur, ou fleur dans un vase, fleur solitaire, à peine si les pétales osent s'épanouir ou les corolles s'ouvrir. Les fleurs comme femmes, discrètes et tentatrices, Natures, objet d'un songe, osent parfois griffer la toile d'un étrange empêtrement de couleur. Dans l'ondulation de leur support accidenté se joue l'imperceptible mouvement du doute.

Un air de langueur enveloppe portraits et Natures. Entre rêve et mélancolie, nous entrons dans la comptemplation. Le voyage dans l'ambiguïté du sens serait-il un goût d'enfance, d'absence ? Gardons lui son mystère, ne répond-il pas à le sublimation d'une réalité à laquelle chacun de nous essaie d'échapper par une part de merveilleux ?

Danielle Cohen

 

Musée Rignault Saint-Cirq-Lapopie (Lot) 2001

Marie Laurence LAMY, poète du silence

Que ce soit dans ses portraits ou ses natures mortes, Marie Laurence Lamy n'est paradoxalement pas un peintre figuratif; elle s'attache plutôt à représenter l'abstrait, l'invisible, l'essence des êtres et des choses, leur intimité. Ellepeint un monde de silence où n'ont pas cours les paroles humaines, un monde immobile juste troublé d'une imperceptible vibration qui court en écho d'une oeuvre à l'autre.

Ses portraits sont peut-être le reflet le plus éclatant de cette sensibilité. Il y a derrière ces visages muets, en gros plan, une suite ininterrompue de questions et de réponses, d'affirmations et de doutes, qui nous renvoient les nôtres, comme un miroir, à tel point d'acuité que le véritable spectateur devient l'oeuvre elle même. Ce glissement naît plus particulièrement de la présence obsédante de ces yeux ouverts ou mi-clos, perdus dans leur propre regard et qui nous poursuivent.

Le laconisme des titres donnés à ses tableaux, " Pommes ", " Profil ", " Larmes ", renforce encore si besoin en était le désintérêt de Marie Laurence Lamy pour l'accessoire, pour tout ce qui peut, par trop de précision, influer la perception. La rencontre avec l'oeuvre se fait par le chemin du coeur.

Marie Laurence Lamy travaille le carton. Ce choix de matière n'est certainement pas innocent. Matériau pauvre par excellence et si fragile, il offre cependant d'immenses possibilités de rendu par sa manière inégale d'absorber la peinture, par le traitement qu'il accepte. Avec lui le support fait partie intégrante de l'oeuvre. Son relief crée les volumes, il se laisse griffer, érafler, ajoutant encore à la dimension émotionnelle.

Chaque oeuvre est un poème, une invitation au rêve, à l'abandon. Marie Laurence Lamy n'impose pas, elle suggère et nous entraîne dans un voyage mélancolique.

Monique Escat conservateur du musée

 

Galerie Evi Gougenheim 2005-2006

Les peintures de Marie Laurence Lamy, 2005-2006

Une forme harmonieuse, concave et pleine. sur presque tous ces tableaux. Marie-Laurence Lamy la peint à l'huile, la rend luminescente, onctueuse par places, soyeuse, mais attention ! l'histoire commence. Tout se passe pour qu'il y ait un bonheur à voir mais il y a aussi une façon de nous prendre la main pour nous emmener voir d'étranges traces. Nous emmener faire un voyage immobile parce qu'à la surface de ces vases, de ces bols nous traversons des histoires et une géographie.

La matière est travaillée pour cacher et pour révéler. Par endroits elle recouvre et masque, à d'autres elle arrache et dévoile. Je crois voir le puzzle lacunaire d'histoires.

« Je ne sais pas où je vais », dit-elle pour parler de sa façon de peindre. Le tableau avance de la rencontre qu'elle fait du hasard et de l'accidentel. Elle fond à la chaleur électrique la peinture d'une ouvre précédente qui ne la satisfait plus, elle crée une matière et des traces pour avoir les indices d'un nouveau tableau. « Je ne sais pas où je vais mais je sais ce que je ne veux pas ». C'est-à-dire qu'il lui faut reconnaître les parts secrètes soudain révélées, les taches de lumière, les moments d'éblouissement, un rose, soudain un bleu cobalt, puis les cicatrices, les pâtes qui accrochent, blessent, ces foncés qu'elles recouvrent jusqu'à les faire rugueux.

Marie Laurence Lamy semble se servir d'une mémoire tantôt obscure, incertaine, faut-il avancer ou reculer ? -tantôt lumineuse, sans l'ombre d'un doute. Et à suivre la surface des reliefs, la modulation des clairs et des foncés, je commence à voir des tracés géographiques, des continents et des océans, des chaînes de montagne et des rivages. De toute façon le regardeur peut voir toutes les explorations et les traversées qu'il désire, le monde a un contour, elle le dessine. L'aventure peut avoir lieu, le peintre s'occupe de la contenir. Le contenant ovale procure une impression rassurante, le voyage intérieur peut aller d'accidents en péripéties, le bord est là qui limite, et la forme ronde ramène le regard au-delà des aventures. La Terre est ronde ! comme on le dit, on peut toujours revenir.

Et si la forme de ces vases et de ces bols les apparente à la planète Terre, la couleur qui les cerne, uniforme et sans contraste, gris bleu, blanc crème, gris foncé, ressemble à un cosmos vaste et sans repère, qui pourrait me faire éprouver un vertige, si ces vases et ces bols n'étaient toujours posés. Même si le point de contact est souvent hors cadre. Comme pour montrer que leur équilibre est intérieur, moral, sans recours nécessaire à la physique. Force du mental, force du voyage, force de cette peinture.

« Voir suppose la distance, la décision séparatrice, le pouvoir de n'être pas en contact et d'éviter dans le contact la confusion. <.> Mais qu'arrive-t-il quand ce qu'on voit, quoique à distance, semble vous toucher par un contact saisissant, quand la manière de voir est une sorte de touche, quand voir est un contact à distance ? » (Maurice Blanchot). Cet événement qui subvertit le mode habituel du regard, c'est ce qui m'arrive quand je regarde ces peintures.

Elles me captent, mon regard croit les toucher. La couleur, le bleu, voyage mental, détruit la distance. Et la matière accroche mes yeux, ils touchent la surface du tableau, je voyage en surface. Mon oil semble se repérer au toucher. Le comble du regard. Une acrobatie sensorielle.

La seule chose qui rétablit la distance et me fait reprendre l'équilibre, c'est le contour du vase, l'existence incontournable du contenant. Mais de l'effet physique de ces oeuvres, je suis sûre. Sûre de les éprouver, et l'artiste n'a pas lésiné sur les moyens, elle a peint plus grand que nature ses sujets.

La subversion des mesures, la taille agrandie, produit son effet physique mais surtout détache ces sujets de la représentation. Marie Laurence Lamy ne peint pas un certain vase, un bol singulier, elle peint un univers mental, elle fait la peinture d'un voyage intérieur.

Il lui est arrivé depuis quelques mois de prendre des feuilles de papier, et d'y laisser reposer, déteindre, des couleurs, de l'eau, l'empreinte d'autres papiers comme le papier Japon. Et d'y dessiner, à peine, y laisser la trace plutôt, de montagnes, ou de paysages aussi vastes que la mer, en les cadrant volontairement à l'étroit par rapport à leur taille démesurée dans le réel.

Autre subversion. C'est le plaisir du jeu avec la matière plus légère du papier, et l'intervention ludique de la peinture. Le peintre nous conduit vers un autre espace, celui-ci plus grand que la représentation.

Et ce n'est pas le moindre plaisir de cette exposition que de nous offrir à la fois ces objets que sont les vases et les bols agrandis en voyages, et des voyages en paysages devenus objets du papier et de la peinture.

Ghislaine Dunant

 

Expo Gougenheim en 2006

Extrait de texte

Et puis votre peinture me tend une autre figure que je recherchais sans doute: des formes matricielles, vases, bols, coupes, calebasses, qui n'enferment pas, qui laissent passer les rêves, qui se tissent de nuages, de ciel et de terre mélangés, qui n'étouffent pas. La gestation dégage des vapeurs dorées, les réceptacles dessinent des mondes ouverts. Et puis cette grâce irréelle et pourtant très charnelle de chacun des tableaux.....

Anne Raulin

 

Galerie Nast, octobre 2013

D’œuvre en œuvre, un peintre nous convie à l’exploration d’un territoire sensible qui est aussi un territoire de notre sensibilité, de nos émotions. De longue date, le territoire où me transportent les œuvres de Marie-Laurence Lamy les fait voisiner avec d’imaginaires fresques antiques ou pré-renaissantes, fresques à demi-effacées où la matière des murs ne porte plus que par endroits l’empreinte précaire de figures parfois méconnaissables, réduites à quelques couleurs d’une imprévisible intensité.

Qu’on soit étranger au processus exact de leur élaboration n’empêche pas de percevoir, de sentir ou de deviner dans ces œuvres une accumulation de mises à l’épreuve des matières – décollements, recouvrements, effacements, usure – qui leur confère d’emblée une forme d’antiquité. Les œuvres présentées ici, contrairement à d’autres plus anciennes de l’artiste, n’abordent pas la surface picturale comme un vaste aplat, ni comme une juxtaposition de pans non plus que comme une étendue cosmique, un univers courbe intemporel – mais comme un tressage, ce qui tire celles-ci vers un imaginaire de vannerie et de tissage, et donc aussi de textes, qu’on veuille songer à des lambeaux de manuscrits ou simplement à l’étymologie même du texte qui le lie au tissu.

Si les principes d’usure et d’épreuve temporelle subsistent dans ces Textures, le principe génératif visible du tissage désigne une activité manuelle, sa répétition virtuellement infinie mais fatalement rompue, et elle indique aussi une patience du geste et une forme de ténacité ou de résistance, terme où s’entend une aptitude à tenir bon mais aussi à s’opposer. Ce principe de tension et de résistance se trame en quelque sorte deux fois dans les œuvres présentées : une première fois parce que le tissage suppose des fils adéquatement tendus et résistants qui assurent la cohésion et la souplesse de l’ensemble, et une deuxième fois du fait des matières colorées qui jouent leur propre partition dans et contre la trame du tressage.

Poussées de rouge, dispersions de noirs et de bleus, jonctions d’ocres en tiges de bambou, points chromatiques solitaires, dispositions de lignes se surajoutant à la grille du tissage… Les variations d’œuvre à œuvre, dans cet ensemble, peuvent alors se déchiffrer comme l’exploration d’un répertoire de résistances, d’oppositions, de tensions, de contradictions même entre couleurs et trame, une forme muette de discours éclatant parfois en signes noirs et en tracés obliques comme de brèves pulsions d’écriture.

Emmanuel Siety,
Maitre de conférence en cinéma et audiovisuel,
Université Sorbonne Nouvelle - Paris 3

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